J’ai un problème avec Adobe. En fait, j’ai un problème avec les outils qui veulent nous empêcher de penser aux outils en nous disant qu’ils sont la réponse ultime, indépassable, à cette question. J’ai donc aussi un problème avec ces nouveaux outils aux prétentions hégémoniques ― Sketch, InVision, et tout le bazar. Mais j’ai surtout un problème avec cette idée qu’un outil est le marqueur d’une pratique. L’outil est au service du designer, tout le monde le répète à l’envi, la main sur le coeur, mais cette mantra ne traduit pas ce qui se passe effectivement dans une pratique commune de designer. Sous l’effet d’une demande accrue de matière graphique, de productivité, de choses à donner à voir, de propositions en quatre pistes pour que le client ait le choix, l’outil prend le dessus et, associé à la course au temps, impose son joug au designer. Il impose ses voies, modèle la pensée, inocule des réflexes standardisés, conditionne même son discours.

L’autre partie du problème, c’est ce continuum qui est créé avec des sites comme Dribbble, ou Behance (Adobe). On ne peut s’empêcher d’être frappé par l’uniformité qui se dégage de ces pages internets. Est-ce dû au contenu ou au contenant ? Cela a peu d’importance, en fait. Mais c’est peut-être ça, le gros souci : cette forme d’apathie du design graphique, qui n’est pas nécessairement portée en soi par l’outil, mais par tout l’écosystème, par cette configuration particulière de l’espace du designer.

La plupart des praticiens sont victimes d’un discours qui les maintient dans un rapport à leur pratique qui est déconnecté de la réalité. Ce sont des producteurs, et non des créateurs. Le manque de prise de conscience généralisé place donc toute la discipline dans une forme de schizophrénie qui la dessert ― et dont nous sommes en grande partie responsables.

Pareto-centered design

L’intégration, au fur et à mesure, des fonctionnalités répondant aux demandes du plus grand nombre pose également problème. Le risque est de produire un outil qui, sous couvert de consensus avec les utilisateurs-designers, marginalise des pratiques différentes. Dans le rapport avec d’autres métiers, par exemple (développeurs, imprimeurs), le passage obligé par certains formats rend effectif cette marginalisation.

Et puis, franchement, certaines fonctionnalités… L’intégration des coins arrondis dans le panneau de paramétrage du rectangle d’Illustrator, on en parle ? Ces quatres champs qui s’étalent éhontément dans le panneau, tout cela pour configurer de vulgaires coins arrondis ― qui seront unaninement rejetés dans quelques temps ?

On pourrait même pousser et considérer la courbe de Bézier comme une béquille encombrante à la pratique créative. L’usage répété de la courbe de bézier, avec laquelle on tire des tangentes, fait parfois oublier à certains la connexion entre des formes satisfaisantes et l’origine naturelle de cette satisfaction visuelle. Entre le tracé à la main et la sphère parfaite de notre planète… Boum, la plume d’Illustrator ! Combien d’illustrations ai-je vues, au formes hasardeuses, dues à cet illustrateur pressé qui a directement dessiné dans Illustrator, avec sa plume ? J’arrête là… Car il n’est sûrement pas raisonnable, ni très sérieux d’abandonner tout ce qui est proposé dans ces applications, et sûrement pas la courbe de bézier. Pierre Bézier ne l’a d’ailleurs pas pensé comme un outil de création, au sens du geste créatif. Mais le détournement de son utilisation montre bien la façon dont l’outil modèle la perception des formes, l’idée qu’on se fait peu à peu d’elles, à travers le filtre de ces applications. Il est nécessaire de réfléchir à tout cela, de descendre un peu dans notre pratique, de questionner des éléments qui semblent à beaucoup une forme immanente du design.

Pantone

Si on abandonne cela, il me semble que l’on devient un producteur. Pas de souci, mais il ne faut pas se raconter d’histoires. Et même, parfois, dans ce rôle de producteur, le designer est dépossédé (s’est dépossédé) d’une partie de son expertise. Par exemple, on invoque souvent, pour dire à quel point Illustrator est plus professionnel qu’un outil libre et gratuit comme Inkscape, la gestion des Pantone. J’ai pu retrouver dans beaucoup de discussions cet argument de l’impossibilité d’utiliser un outil qui n’utiliserait pas la norme Pantone ― ce serait même de notoriété publique à ce qu’il parait, même la doc Ubuntu semble résignée. Mais qu’est-ce qu’un outil qui n’utilise pas la norme Pantone ? C’est un outil qui ne permet pas de sélectionner en un clic la couleur Pantone XXXX-C qui va bien (et dont la visualisation à l’écran est de toute façon erronée) ? Pourquoi ne pas appliquer, par exemple, à une des zones que l’on veut voir, à la sortie de la machine de l’imprimeur, recouverte de la couleur idoine, une couleur temporaire, un genre de marqueur, sur lequel on se mettrait d’accord ensuite avec cet imprimeur, nuancier pantone à la main ? Par exemple, en taggant les objets dans Inkscape (qui permet d’éditer la structure XML du document), comme le suggère cet article… de 2005 ! Mais cette compréhension de la combinaison des outils est-il devenu un maillage si inextricable que les praticiens ne peuvent voir au travers, ne peuvent en séparer les noeuds ? Cet exemple illustre, pour moi, le terrain de jeu excessivement limité dans lequel beaucoup se meuvent.